"Une tierce partie au Moyen-Orient"

par Lukas Pairon
publié dans le journal belge Le Soir en août 2006

Au sujet du Proche-Orient, je voudrais faire entendre un point de vue personel qui ne s’exprime plus guère qu’à bas bruit. Je mène depuis 2002 des projets dans les territoires palestiniens et en Israël, autant avec l’ensemble de musique Ictus qu’avec l’organisation Music Fund, créée par Oxfam-Solidarité et Ictus. Nous avons construit des liens d’amitié dans la région autant avec des Juifs qu’avec des Arabes israéliens ou palestiniens. Certains musiciens d’Ictus ont déjà fait 13 fois le voyage dans la région pour des périodes de travail de 7 à 14 jours et le Music Fund a organisé plusieurs livraisons d’instruments de musique, tout en stimulant d’autre part la création d’une formation en lutherie (réparation et entretien d’instruments de musique).

Ma réflexion a comme point de départ la question suivante : « Qu’est-ce que nous, Belges et Européens, pouvons signifier pour les habitants de cette région ? » De quelle manière pouvons-nous les soutenir en tant que tierce partie? Ces questions me semblent beaucoup plus poignantes que les opinions de salon. Que peut un citoyen ? Sans doute ne pouvons-nous ni faire la paix ni la briser, mais notre devoir en tant que citoyens belges et européens est de jouer pleinement notre rôle de tierce partie. Nous possédons un droit dont eux sont dépourvus : nous pouvons en toute liberté traverser les frontières. Il serait dommage de ne pas user de cette liberté. Nous ne sommes confrontés qu’à quelques minimes contraintes : l’attente aux checkpoints et aux frontières. Les Palestiniens et les Israéliens ne peuvent se diriger de l’autre côté, sauf s’ils possèdent des permissions spéciales. Ils sont séparés minutieusement. Et c’est une des raisons de la pérennité de ce conflit.

Pour jouer effectivement un rôle, il est nécessaire d’être accepté en tant qu’interlocuteur. Pour y parvenir, il faut nouer des contacts, construire des partenariats et créer des liens d’amitié, non pas avec un parti mais avec tous les partis sur place.

L’actuelle diabolisation d’Israël me dérange. Comme s’il était le seul responsable du mal dans cette région. D’être l’ami d’Israéliens ne m’empêche pas de juger de manière critique la violence de l’occupation des territoires palestiniens et celle de la guerre actuelle au Liban, et d’en parler avec eux. En tant qu’ami de Palestiniens, je n’ai aucune difficulté à juger tout aussi destructrice la place donnée aux martyrs dans la société palestinienne, comme si là aussi, la violence était une voie vers la paix et la libération - et d’en discuter en leur compagnie. Construire des liens de travail et d’amitié nous donne la liberté de les interpeler. Par contre, je pense qu’il n’est pas juste de prendre parti à toute vitesse et de représenter les uns comme la personnification du diable et les autres comme de simples victimes. C’est pourtant bien ce qui se passe pour l’instant. Qu’on me dise : avec qui les Palestiniens et les pays arabes devraient-ils faire la paix, s’il est vrai que les Israéliens sont des diables et des assassins ?

Nous sommes confrontés, ces dernières semaines, à une indignation unilatérale. Cette indignation n’est pas juste, elle ne correspond pas à la réalité et ne fait pas avancer les choses d’un seul pouce. Dans ce contexte, l’idée d’un boycott d’Israël est souvent la solution avancée, notamment dans le secteur culturel où je travaille. Tourner le dos à un pays ou à un peuple est injuste. Je suis d’avis que bien au contraire, il faut apprendre à connaître les hommes, les femmes et les enfants sur place. Mes collègues et moi ne sommes ni des activistes de la paix, ni des politiciens, nous oeuvrons par la musique, nous jouons ensemble et nous donnons des ateliers de musique aux enfants et aux universitaires. L’option du boycott est d’une part déprimante et désespérante, mais elles est aussi durement injuste pour un peuple entier. Elle engendre encore plus d’incompréhension, de haine et de rage. Boucler son portefeuille et s’en remettre aux armes sont trop souvent les solutions avancées. Pourtant, ce n’est qu’au moment où l’on se rend enfin compte que l’argent et les bombes ne suffisent pas qu’il est possible d’envisager la paix.

En gardant contact de manière sélective, mais aussi très intense et engagée, en construisant des projets avec tous ceux qui dans la région sont victimes du conflit – Palestiniens des territoires occupés, les Palestiniens, les Juifs d’Israël -, nous montrons notre solidarité avec ceux qui, malgré tout, continuent à rêver d’une paix future, même si ce futur semble lointain.

Je ne puis m’imaginer de réduire le travail de plusieurs années aux seuls projets avec les Palestiniens des territoires occupés. Ce serait comme si tout à coup nous choisissions un camp dans ce conflit et que nous abandonnions toute vision, toute attente de la paix.

Les Juifs avec qui nous travaillons en Israël rêvent eux aussi de paix et de sécurité. Nos échanges pédagogiques leur donnent un réconfort intense, car trop souvent dans d’autres contextes, les regards se détournent en leur présence.

Comportons-nous envers les Juifs et les Palestiniens comme nous voudrions qu’on se comporte envers nous : comme des personnes qui doivent garder le contact, au pire de l’épreuve, avec le meilleur de la vie. Par la solidarité, nous pouvons en tant que Belges et Européens endosser le rôle de cette tierce partie et peut-être alors signifier quelque chose dans ces conflits difficiles.

Cette attitude n’est pas neutre. Il s’agit d’un engagement fort, où se construisent des liens humains exigeants, en perpétuel risque de se rompre, où s’échangent des paroles risquées et dont personne ne sort indemne. C’est avec ce risque que se construit une existence meilleure dans les moments d’angoisse. Voilà pourquoi je continuerai à traverser les frontières.